La chaine des Pyrénées, située dans le Sud-Ouest de l’Europe, est une vraie cour de récréation pour tous les randonneurs avertis ou non. Ils peuvent ainsi profiter pleinement d’une superficie montagneuse qui s’étend d’Est en Ouest sur 430 kilomètres. Ces montagnes apparaissent comme une réelle frontière naturelle entre la France et l’Espagne. D’ailleurs, lors de balades ou randonnées, on peut entendre chanter ici et là les jolis mots ibériques se mêlant aux intonations francophones.

L’Aneto, situé dans la partie espagnole, est le toit le plus haut des Pyrénées qui culmine à 3404 mètres d’altitude alors que le Vignemale, la montagne la plus élevée du côté français, atteint 3298 mètres. C’est précisément au pied de ce dernier sommet que mes pas ont foulé les sentes qui me guidèrent du Pont d’Espagne au Lac de Gaube en franchissant le Col de l’Araillé.

 

Descendre avant de grimper

footprints (1)C’est un petit matin de début Aout, le soleil est à peine levé, les randonneurs les plus motivés ont déjà quittés le chalet du refuge du Clot. Là, j’entame une descente en longeant le gave du Marcadeau, qui se jette plus bas dans le gave de Lutour, précisément le point d’étape où mes pas bifurqueront vers des chemins plus ascendants.

Lors de cette première partie, le long du torrent, j’ai pris mon temps en observant et écoutant les mouvements immuables de la forêt qui abrite encore bien des curiosités. J’ai pu identifier sur des troncs d’arbres les marques de griffes, comme une signature de la présence animale qui revendiquerait son territoire.

A cette période de l’année, la sente est propice au passage de tous les randonneurs partis pour une longue journée de marche. On y croise des personnes montant et descendant le sentier et qui semble avoir choisi manifestement la fraicheur matinale pour éviter les chaleurs annoncées plus tard. Un grand nombre d’entre eux ont un rythme sportif soutenu et entrainé. Les randonneurs se lancent parfois des défis personnels qui se confondent avec des compétitions. En groupe ou en solo, ils vont vite et marchent alléger. Pour ma part, j’ai une préférence à poursuivre tranquillement mon chemin pour mieux contempler la nature du haut de ma petite taille d’homme.

Au bout d’une heure et demie, me voici rendu au Relais du pont d’Espagne, là même où je quitte le gave du Marcadeau pour m’engager sur un chemin situé à droite de l’Abri du Benques. Je grimpe une partie assez raide de quelques dizaines de mètres pour arriver sur une surface plane. La cascade du Lutour se dresse alors devant moi comme un mur d’eau infranchissable. Un jeune couple, avec un enfant dans les bras du monsieur, cherche à se prendre en photo. Je leur propose mon aide, et sans se faire prier, ils posent devant cette avalanche d’eau immortelle. Puis, je repris mon trajet en comprenant que l’ascension allait être dorénavant sans concession.

Prochaine étape : le lac d’Estom

footprints-direction-sketchDans les sous-bois, la montée s’annonce sévère ! Je comprends très vite que l’obstacle n’est pas tant l’ascension mais plutôt mon manque de préparation physique. Des efforts mesurés s’imposent alors à mes muscles en adaptant une respiration et un rythme qui me facilite pour grimper encore plus haut.

Au bout de quelques centaines de mètres, j’avais trouvé une cadence prometteuse pour le reste de la randonnée. Au fur et à mesure que mes pas franchissent des degrés d’altitude, je perçois les rayons du soleil à travers la frondaison. Au bout du tunnel végétal, la montée s’atténue pour laisser la place sous mes yeux à une première petite vallée verdoyante. La brume du matin se dissipe petit à petit dans ce théâtre de verdure, et plus haut, dans l’axe du gave, se dresse les premiers pics visibles depuis mon départ.

Le chemin remonte sur la rive droite du gave du Lutour. Il mène plus loin au restaurant La Fruitière, point de départ pour beaucoup d’autres randonneurs et surtout des promeneurs venus jusqu’ici en voiture avec toute la famille. C’est précisément ici le carrefour qui transforme la petite sente paisible en autoroute pour piétons-grimpeurs. Je poursuis mon ascension vers le lac d’Estom pour une heure et demie de marche si je m’en réfère aux indications précisées le long du chemin.

Sur le parcours, entre vaches et fleurs, et douceur du climat, la flânerie s’impose, mais pas trop. Des parents et leurs enfants s’attendent mutuellement en jouant à celui qui arrivera le premier au niveau de la pierre située cent mètres plus loin. Des randonneurs chevronnés doublent tout le monde, sans mot dire, avec tout le sérieux des sportifs qui les caractérise.

Très vite, nous accédons au lac d’Estom, un lieu magique juché à 1804 mètres d’altitude. L’eau turquoise, où se reflètent les silhouettes des personnes qui piqueniquent au plus proche de son bord, me laisse rêveur devant une telle merveille. C’est aussi un bel espace marqué sous le seau évident de l’écologie. Ici, il n’y a pas un seul déchet par terre qui pourrait troubler la faune et la flore. Non, il y a l’herbe, les rochers chauffés par le soleil, et l’air pur pyrénéen… quoi demander de plus pour se retaper avant de poursuivre son chemin ?

A l’écart de quelques dizaines de mètres du lac, se tient sur un promontoire naturel, un petit restaurant où sont servies assiettes de charcuterie et fromages. Elles sont les bienvenues lorsqu’on doit redoubler d’effort avant d’attaquer la partie de la randonnée la plus abrupte de la journée.

Avant de reprendre le trajet, je m’installe sur un rocher pour me reposer les pieds en éventail au bord de cette poétique étendue d’eau. La pierre est chaude et le lichen offre une douceur à l’assise. Quant au soleil, il donne l’envie de rester là à flâner dans l’air tranquille.

Troisième étape : le col de l’Araillé

icon (2)Après quatre bonnes heures de montée et une heure de repos au bord de l’eau, la reprise du chemin fût contrariante pour mes mollets et mes cuisses, inhabitués à un tel effort si sportif. L’ascension se fît à un rythme plus lent avec un degré de pente qui manifestement était devenu plus élevé.

Au fur et à mesure, la sente se dessina en zigzag et de plus en plus étroite. Elle s’élança quasi à pic sur le paysage merveilleux qu’offre cette vallée du lac d’Estom que je laisse derrière moi.

Le col de l’Araillé, lui, semble être de plus en plus proche, bien que je trouve les distances en montagne moins facilement mesurables qu’en surface plane. On aperçoit la difficulté pour l’atteindre : un névé semble incontournable à franchir. Le témoignage des randonneurs que l’on croise l’affirme et indique même le passage le mieux adapté et le moins dangereux pour le traverser. Ça sera vraisemblablement celui du milieu.

Les gens qui descendent sont des femmes et des hommes de tout âge : des français, des espagnols, des américains, avec qui je prend le plaisir de papoter quelques instants. Cette halte est toujours appréciable. Seul, je préfère rester déterminé à ne jamais m’arrêter trop souvent afin d’éviter des coupures de rythme inappropriées à une marche régulière. Il est important d’écouter son corps et le conditionner par la détermination morale. C’est une chose essentielle pour compromettre sa résistance physique à une telle ascension. Celle-ci nécessite donc une certaine lenteur des pas pour atteindre son objectif.

Le soleil est lourd. Lui aussi exerce un poids phénoménal, comme si une pression freinait mon élan dans la pente face à moi. Mais, la volonté qui conditionne mon rythme, finit par laisser de côté tout obstacle perturbant. Cet exercice permet également de mieux se découvrir car la parole est simple mais l’acte est souvent plus dur ! La randonnée en haute montagne, au delà de l’exploit sportif, n’est pas une sinécure, mais une remise en cause permanente qui aide certaines personnes à se contrôler, mesurer ses limites et devenir plus humbles.

Après avoir découvert des paysages éblouissants, être accompagné d’une marmotte sur quelques centaines de mètres, et au bout de trois heures de marche, j’arrivai enfin au névé. Il est large de quinze mètres environ, et je m’apprêtai à le traverser dans le passage du milieu lorsqu’un randonneur espagnol vint vers moi avec des crampons fixés à ses chaussures. Il me mit en garde parce que n’ayant pas les outils adéquats. Je pris le risque, et comme si j’étais en équilibre sur un fil, j’allai, pas à pas, avec la plus grande concentration et prudence, réussir à passer l’obstacle ultime avant de rejoindre la rive salutaire.

Le col de l’Araillé se dresse alors face à moi… Je m’empressai de grimper encore plus haut pour atteindre mon sommet du jour. Enfin, j’y suis ! Un repos de quelques minutes s’impose pour le bonheur d’y être arrivé et pour le plaisir des yeux. Une vue à 360 degrés s’offre à moi sur les deux versants : la partie abrupte que je viens de gravir me semble subitement dérisoire, et celle qui me reste à descendre semble encore trop longue.

Le Vignemale s’érige devant moi comme le maître incontestable de ces lieux pyrénéens. Ce soir, c’est à ses pieds que je vais trouver refuge pour me reposer avant de boucler la boucle le lendemain.

Le refuge des Oulettes de Gaube

C’est un bel endroit qui domine un espace à peine herbeux et d’une largeur incommensurable, où jadis prenait sa place le glacier du Vignemale. Aujourd’hui, il est devenu un lieu où l’été des campeurs sauvages et autres troupeaux bovins et ovins viennent pour passer la nuit.

A mon arrivée au refuge des Oulettes de Gaube, je souhaite faire un brin de toilette, voire prendre une douche. Ma naïveté n’en est pas moins moquée lorsqu’une jeune femme m’indique avec malice les grands lavabos collectifs. Je pris alors conscience que le confort allait être spartiate. J’en veux pour preuve les dortoirs de quinze à vingt cinq couchages. L’heure du dîner sonne étrangement comme un ordre militaire puisqu’un seul service est prévu et que les randonneurs se restaurent d’ordinaire très vite pour partir se reposer tôt.

Je découvre ainsi les disciplines et les habitudes de vie dans ce refuge bien qu’elles semblent être la même partout ailleurs, ou presque… d’après les témoignages d’ici et là.

Le lac de Gaube : ultime étape

sleeping-bed-silhouetteLe réveil se fait en douceur et les premiers levés n’en restent pas moins respectueux du sommeil finissant d’autrui. Après un petit déjeuner frugal et rapide, manquant toutefois d’aliments à taux glycémique bas pour combler la faim dans la matinée, je pris le chemin vers le lac de Gaube.

Il suffit de suivre le Gave des Oulettes de Gaube pour suivre l’itinéraire jusqu’en bas. Des empreintes de chaussures sur le sentier trahissent le passage d’autres randonneurs plus matinaux. Les vaches ont descendu plusieurs dizaines de mètres pour se désaltérer au croisement là où d’autres bovins, en sens inverse, ont le pas peu assuré pour passer le pont.

J’observe combien les vaches sont des animaux précieux et débonnaires. Cette tranquillité dans l’allure les rend inoffensives. Elles prennent le temps d’observer, d’écouter sans se laisser distraire par quelconques éléments qui parasiteraient leur avancée. Parmi elles, un âne, seul perdu sans raison apparente dans ce troupeau bovin. Peut-être le berger n’est-il pas si loin, en observation et bien planqué peut-être ? Je repris mon trajet.

Un peu plus bas, la cascade d’Esplumouse donne une vie sonore à la montagne. Son bruit sourd et profond accompagne la vaporisation des herbes proches d’une eau cristalline tenue en suspension.

Je poursuis mon chemin de quelques centaines de mètres, et là, je vois à travers les hauts sapins, les contours du lac de Gaube. Je sens alors que ma pérégrination en haute montagne touche bientôt à sa fin. Lorsque mes pas s’approchèrent, je fis une halte d’admiration avant de sauter de rocher en rocher pour atteindre la sente qui borde le lac. Au bout de celui-ci, je reconnais l’hôtellerie du lac de Gaube. J’y ai travaillé pendant tout un été, il y a plus de deux décennies, pour me payer mon premier appareil photo ! Aujourd’hui, je suis photographe, et ne peux m’empêcher de penser à ses lieux qui m’ont fasciné tous les matins en me levant face au pic du Vignemale, pic majestueux et ensoleillé de rose. Cette image s’est gravée dans ma tête en me jurant alors d’approcher un jour ce sommet magnifique. Et voilà, c’est fait !

Je m’approche peu à peu de la terrasse où je vois une femme qui s’active à nettoyer les tables. Je me présente à elle presque gêné mais heureux de lui demander si Cyprien est là. Méfiante et toujours affairée, elle me dit que non…

A l’époque, ce garçon, alors âgé de vingt-deux/vingt-trois ans, travaillait avec ses parents en cuisine dans ce restaurant d’altitude. Il est le fils de Michèle et Claude Seyres, propriétaires de l’Hôtellerie du lac de Gaube. Et, la personne qui me renseigna, est Monique, son épouse. Aujourd’hui, ils sont tous deux aux commandes de l’affaire familiale réputée dans le pays.

Je vous recommande cette belle adresse ouverte tout l’été juchée à 1800 mètres d’altitude. Tous les plats sont cuisinés à partir de produits frais, achetés le matin même au marché. Vous ne regretterez pas votre assiette, ni la beauté du site.

Alors que j’attendais depuis vingt minutes autour d’un café avec une part de gâteau, Cyprien arrive de la vallée avec son 4X4 bourré à craquer de bonnes choses qu’il allait préparer en cuisine. Il ne me reconnait pas sur le moment, mais après m’être présenté comme l’un des plongeurs qui avait travaillé à ses côtés pendant l’été 1990, il fît mine de se rappeler. Un brin de bavardage s’instaure alors. Je suis content de le revoir. Puis, je propose au couple de poser devant mon objectif pour les remercier de leur accueil chaleureux.

Je reprends mon chemin en leur promettant de revenir. Ma randonnée pyrénéenne s’achève ici.

Venir sur les bords du lac de Gaube, c’est quitté pour un temps la folle course du réel en se laissant absorber par les richesses d’un tableau naturel des montagnes pyrénéennes.

Venez-y et vous y retournerez à coup sûr.

Olivier Clément, le 25 août 2016

 

info

  • Pays : France
  • Région : Occitanie
  • Département : Hautes Pyrénées
  • Population : 228 868 habitants (2013)
  • Superficie : 4 464 km2